Se raconter, raconter des histoires. C'est comme ça,
s'écoutant, qu'on en arrive à fermer les yeux et, imaginant qu'on serait autre, qu'on serait fort, qu'on serait grand, qu'on aurait pas peur, qu'on avance et construit. Mais un jour on ouvre les
yeux ; mais un jour on se réveille ; mais un jour on en arrive à ne plus vouloir s'écouter alors, on regarde autour de soi et c'est le désert. Les villes et leurs places arborées, les âmes, tout,
tout à disparu. Alors on se dit que c'est comme ça doit être, mais on ne se le dit pas tout de suite. Parfois ouvrant les yeux, on se rend compte que le monde qu'on voudrait pour nos enfants,
celui qui entre idéal et réalité résiste, celui là, il n'est que rêve. Alors de l'oeil une larme s'échappe. Mais, il ne faudrait pas que ça soit trop triste. Peut-être pour cela, il ne faudrait pas
se raconter, raconter des histoires... Il faudrait juste avancer, sans idéal, sans croyance ; il faudrait arrêter de raconter des histoires qui mènent aux rêves, il faudrait arrêter, j'arrête de.
Rentrer dans le rang, rejoindre la troupe, se terrer, fermer les yeux et ne rien voir, ne rien imaginer, ne rien penser, ne pas être. Construire une vie sur ça ; sur le néant, l'absence de rêve et
d'idéal devenant la vie idéale. Le matin un geste qu'on saurait être reproductible, la journée et le soir émaillés de gestes qu'on saurait reproductibles. J'éteins le réveil, j'allume une cigarette, appuie sur le bouton "on" de la cafetière de la bouilloire, je me lave, je
m'habille, je descends les marches, rejoins l'arrêt d'autobus, composte mon billet, les yeux dans le vague je lis les nouvelles, les mêmes que celles de la veille, les mêmes que celle du lendemain,
je ne le sais pas, je ne le remarque pas, je n'ai pas à appuyer sur le bouton pour descendre et rejoindre mon lieu de travail, je n'ai pas à m'émerveiller devant les fleurs qui poussent, les arbres
qui bourgeonnent, je n'ai pas non plus, à m'indigner de la pauvreté qui grandit et des ses signes qui se multiplient dans l'espace public, je ne pense pas lorsque je dis bonjour à mes
collaborateurs, je ne souffre pas, je ne suis pas. Le temps passerait, les jours avec, se reproduisant étrangement sans que je m'en apperçoive. Les gestes seraient les mêmes mais je ne le
verrai pas. Je serai heureux ! Le soir lorsque je fermerai les yeux, il n'y aurait rien derrière mes paupières closes. Ecoute, écoute, tu ne me crois pas ? Tu ne m'entends pas ? Ecoute, écoute, tu
ne vois pas ? Le vent a cessé de souffler ? Les oreilles ne savent plus distinguer sa douce chanson, j'ouvre les yeux et ne vois rien ! J'écoute et n'entends rien, je ne suis pas ! Un nouvel idéal,
un nouvel eden, celui de l'absence!C'est ici que je recommence, relisant les mots écrits la veille, je ne peux que constater le fil sombre d'une pensée. Et quand je veux recommencer autrement, je n'y arrive pas. Appuyer sur le bouton publier sera mon dernier mot du jour.
Fabrice Levy-Hadida - Cie Les Mille et une Vies - Théâtre de Marionnettes Itinérant
Illustration-dessin de Frédéric Levy-Hadida (recherche 2004 autour de la création de Seul(s))



Corps meurtri, pensées qui s'entrechoquent, je manque de
temps et je continue de tenir cette chronique. Je n'ai pas abandonné ; le temps se dilate, les articles se font rares, mais je continue d'écrire ces petites nouvelles d'un quotidien
ordinaire.
Mèche allumée, traînée de poudre, lorsque l'explosion
adviendra, je ne crois pas qu'elle sera contenue aux seuls quartiers dans lesquels elle naît. Dans l'urgence, nous devons quitter les bureaux sis rue de l'arbrisseau à Lille. Oui vite, parce que
nous ne sommes plus en sécurité, nous devons abandonner des locaux que nous occupons depuis plus de quatre ans. Je ne sais que trop bien comment tout cela a commencé : cela a commencé alors que
nous n'étions pas là ! Dans ces quartiers, on a laissé s'installer des ghettos de fait dans lequel a grandit le sentiment d'injustice et de discrimination. On s'est occupé du centre et on a laissé
la périphérie se gérer toute seule. Quand nous sommes arrivés là, les commerces n'étaient plus bien nombreux L'ont-ils jamais été ? Quand nous sommes arrivés, les représentants de l'état, et des
administrations locales avaient déjà fermé les quelques permanences qu'ils tenaient encore la veille quand elles existaient. Pour rationaliser les fonctionnements, optimiser l'outil administratif,
on a de fait abandonné des pans entiers de la population. Une partie de la population qui plus qu'une autre nécessite l'attention de la république.
Première confrontation au public avant le départ en tournée de la famille
Grizbatoruc ! Chaque représentation est suivie d’une rencontre conviviale avec le public
Ca se ferait comme ça, de plus en plus au
rabais, sans moyen, presque en cachette ! On institutionnaliserait ça ; cette façon de créer la ! En réduisant toujours un peu plus les moyens dédiés à la création, on ne s'en rendrait pas compte
et puis un jour, comme pour certains autres arts, l'artiste ne serait plus au coeur !
