Mario en Prison

  • : Marionnettes en Prison
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  • : La "Cie Les Mille et une Vies" a été créé à Lille (59) en 1998. En 2006, autour des interventions qu'elle menait dans 2 Maisons d'Arrêt, la Cie a ouvert ce journal de bord. Avec le temps ce blog s'est ouvert à l'ensemble des activités de la Cie et est devenu le journal (presque intime) du Théâtre de Marionnettes Itinérant. Dans ce lieu nous pouvons vous raconter nos spectacles et ateliers, les joies et les déboires d'une Cie Contemporaine et des ses artistes permanents.
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C'est fini.... Pendant plus de deux mois, presque trois mois j'ai entretenu des relations privilégiées avec Said, Ahmid, Alex, Salah, Nacer, Patrick, Georges... j'ai croisé de nombreuses autres personnes, humanités enfermées, pendant plus de deux mois, j'ai pensé, vécu, écrit, relaté, j'ai mis mon horloge à l'heure de la prison et la semaine dernière cette horloge s'est détraquée, l'action se terminait, et, les liens privilégiés ne pouvait rien changer à l'enfermement de ces hommes...

De semaine en semaine, j'ai grandi, vieilli au contact de la prison. Mon sourire est différent, ma pensée aussi. Les adultes enfermés que j'ai rencontré en détention, il m'a semblé que c'était les enfants que je croise dans les quartiers et que la société n'a pas réussi à entendre, orienter, accueillir, oui, en prison, j'ai eu le sentiment de (re)trouver les exclus des quartiers dans lesquels nous intervenons dehors, j'ai eu le sentiment de retrouver dedans un certain monde de la pauvreté et de l'exclusion....

Et ça fait mal...

Ces hommes,  ces enfants ne méritent pas ça. Les hommes ne méritent pas ça...

Par ailleurs, un traitement inhumain ne change pas ce qui a été fait ou commis. Ce n'est pas en transformant en victime un bourreau qu'on le change ; de plus pour ceux que j'ai rencontré, ni violeurs, ni tueurs, je me demande en quoi la prison participera à leur faire entendre raison ? quelle raison ?

C'est pour cela mon silence ; depuis la fin de l'action mes sentiments s'entrechoquent, mes pensées bouillonnent, et mes mots, mes mots sont blancs....je crois que lentement j'apprends à ne plus croire en l'homme...je ne peux dire plus aujourd'hui, ni de hier, ni de demain pour ce qu'il en reste.

PS pour Nacer : Patrice m'a donné le CD, je t'en envoie des copies de photos par Mail très bientôt. J'espère que tu te portes bien... Fabrice

Je prendrai le temps aujourd'hui d'écrire, de rattraper mon retard et parlant des dernières séances à Loos je casserai le silence... plus tard, peut-être, je mettrais en ligne, images et mots...plus tard... 

Lundi 11 septembre, le seul souci rencontré pour entrer à la MA de Sequedin fût lié à mes chaussures ! En effet, celles-ci faisaient sonner le sas de sécurité !! Résultat, j'ai du passer le sas pieds nus ! Pour le reste aucun souci. Je crois même que je ne suis jamais arrivée aussi vite en détention ! Arrivée en section femmes, je suis accueillie par une toute nouvelle surveillante. Elle semble jeune, elle est souriante, agréable, efficace et quelques minutes plus tard, les filles me confirmeront sa gentillesse... Chouette, un souffle nouveau dans cet envirronnement si oppressant !

Elles ne sont plus que 4 à suivre l'atelier. Il y a celles qui sont sorties et il y a A. qui, suite au conflit qu'elle a eu avec S. la semaine dernière, ne souhaite plus venir ! J'en suis navrée mais je ne peux rien y faire... c'est cet envirronement qui exacerbe les sentiments... On prend le temps d'en discuter et puis au boulot !  La parodie de série télévisée ne leur convient finalement pas, elles décident donc de s'orienter vers la forme du reportage... Le travail avance bien, chacune trouve sa place et les personnages se précisent de plus en plus : personnalité, caractéristiques vocales, regard sur le monde de la justice et de l'injustice... Le "scénario" se divise en 5 séquences. En fin de séance, nous en avions "calé" 3, celles qui posent les personnages et la thématique abordée. Je suis impatiente de les retrouver et de poursuivre cette recherche marionnettique judiciaire !

Au cours de cette aventure, nous avons aussi pris le temps d'échanger autour de textes de théâtre abordant la prison en générale et la femme en prison en particulier. Je leur ai donc donné à chacune un exemplaire de "Le sas" de Michel Azama, monologue d'une détenue qui vit sa dernière nuit avant sa libération. Elles devraient le lire au cours de la semaine afin que nous puissions en parler lundi prochain. Je suis curieuse de connaître leur point de vue, à elles, sur ce texte qui, à moi, me semble juste... Ce lundi, je leur ai également amené plusieurs documents et affiches sur notre compagnie comme elles me l'avaient demandé. Elles ont reçu ces éléments comme s'il s'agissait d' un cadeau exceptionnel ! Ce petit rien qui les rend heureuse me rend heureuse aussi... Lorsque la séance fût terminée, elles sont reparties vers leurs cellules, le sourire aux lèvres, emplies de ce moment agréable passé ensemble... J'espère que ce sourire ne les aura pas quitté trop vite...

Il y a des semaines où toute notion du temps se perd... Résultat : une semaine de décallage entre la séance du 11 et la mise en ligne de l'article correspondant (pourtant écrit entre le 12 et le 14) ! L'article attaché à la séance du 18 septembre devrait suivre rapidement...

Voilà, les marionnettes et l'exploration marionnettique à la Maison d'arrêt de Loos se finissent ; la semaine prochaine cela sera du passé... Depuis la semaine dernière, avec tous les "apprentis" , tout au moins les cinq qui restent (plusieurs ont bénéficié d'aménagement de peine) la relation est plus forte ; la fin approche et nous somme tous pleins de cet "et après ?" . Pour eux, certainement, envisagent-ils le retour à l'habitude avec plus d'appréhension encore...

J'ai le sentiment que séance après séance, ils profitent de ce que les marionnettes peuvent dire et aspirent à grosse goulée l'air de liberté que celles-ci leur amènent. Leurs peines auront une fin, ils le savent, je le sais, mais souvent dans la nuit de leurs cellules,  le temps s'étire et semble se figer....

C'est quoi une seconde  exactement ? C'est quoi un jour ? Un mois ? Un an ?

Alors au cours des séances de réalisations, les personnages, habillent leurs vêtements de liberté, de détention et se parent des mots les plus crus pour qu'un instant, un instant seulement, parlant de la prison, ils ne soient plus en prison....

Jeudi les mots étaient beaux ; nous ne sommes plus dans un théâtre de poupée qui fait rire ; ce sont des masques antiques et ils crient ; la solitude, la peur, les démons qui habitent l'homme sont là....

Tous les mots dits semblent être les derniers, ils se répètent, ils se cherchent, lassent et lassant grandissent.

S. me disait : je parle de moi, mais ce n'est pas moi....

A. me disait : ne pensons pas après, après c'est  pas le problème ; le problème maintenant c'est qu'est-ce qu'on leur fait dire à nos poupées ; parce que dans le cadre elles sont belles, cest du cinéma mais, si en plus

elle peuvent dire des choses belles, alors, c 'est de l'art....

Alors pendant les séances, on cadre, puis on filme, on fait du rush et pour le spectacle ? Et bien il n'y aura pas de spectacle, cela sera une émission filmée que plus de gens pourrons voir et on prend tout le temps pour ça.

Et le "après" de La Cie Les Mille et une Vies en prison, on verra quand il sera là.... Mon sentiment sur le "et après" n'est pas évident ; un mélange étonnant d'envie, de constat d'impuissance, d'instrumentalisation, un manque de considération sur ces actions de la part d'une partie du personnel de surveillance...

Ecrivant ces mots, sur le "et après?" je sais que construire une suite sera très difficile, mon regard n'est plus le même et plein de doutes et constats je ne sais pas si je pourrais encore demain construire des projets comme hier je l'ai fait...

Le petit Théâtre d'ombres de la Cie Les Mille et une Vies. Images simples et projetées. Mains qui implorent ou recueillent, dans Seul(s). Juste une image. Juste le battement de temps dans un coeur horloge.

Je pourrais commencer comme Dorothée : Hier à mon grand soulagement... et puis ensuite continuer : je n'ai  pas, comme je le cauchemardais, eu de problème pour arriver en détention avec le matériel de prise de vue.

Le surveillant "Ainsi font font font les petites..." continue de pousser sa chansonette, peu importe...

Ils sont maintenant moins nombreux dans la salle. En effet, N a bénéficié d'un aménagement de peine, la semaine dernière, et hier, mardi, c'était le tour de G.

A deux semaine de la fin, à cinq séances de la clôture de cette action à la Maison d'Arrêt de Loos, essayer d'intégrer de nouveaux participants, me semble délicat, et au groupe aussi. Alors, nous finirons en petit groupe, les 5 restants devront assumer...

Hier, S. a bénéficié d'une permission, ils étaient donc seulement cinq.

Nous avons consacré la journée a filmer de courtes séquences, qui serviront de modèles.

Autour de la caméra, tous se bousculent et, après chaque séquence regardent le rendu en s'extasiant ; ils rêvent, ils apprécient la qualité de notre travail...

Encore une fois, loin les barreaux, loin la détention, dans les têtes, sur les visages s'affiche le sourire de la liberté pendant un instant retrouvée.

Nous tournons chaque essai en deux fois. Cinq personnages-marionnettes seront testés et filmés ; dix courts monologues aux mains agiles sur l'attente ; nous filmons aussi l'ombre de leur visage, projetée sur un drap blanc ; ils deviennent acteurs, ils deviennent metteurs en scènes, et regardant leurs vies avec distance, grandissent.

Entre les prises nous avons des discussions, sur mon intervention en prison et le système. Ils me remercient de ma présence et comprennent mes doutes actuels. C'est étrange, ils sont en train de me rassurer, eux enfermés, travaillés au corps par la vie, ils essaient de me soutenir... Cela me touche profondément....

Hier, à mon grand soulagement, l’ambiance générale de la Maison d’Arrêt de Sequedin semblait bien moins tendue que la semaine dernière…

Après avoir fait face à un « surveillant dragueur » à l’entrée, je passe portes, portiques, grilles, caméras (je ne m’y ferais jamais !) et arrive dans le sas où je récupère une alarme. Là, je dois à nouveau faire face à deux surveillants qui veulent « rigoler » avec moi… Après m’avoir demandé mon prénom et entendu la réponse, j’ai droit à une réaction équivalente à celle qu’avait des enfants de 7 ans  à l’époque où j’animais des ateliers en centres de loisirs : « Dorothée ! Comme la chanteuse ! » et chantonnant : « Hou, la menteuse, elle est amoureuse… ». Ensuite, ils me demandent si je ne préfère pas rester avec eux pour leur faire un spectacle, plutôt que d’aller en détention… Face à mon refus, ils me donnent enfin une alarme et m’ouvrent la porte… Je peux enfin prendre le chemin de la détention …

Arrivée en section femmes, une surprise m’attend ! Dans le bureau des surveillantes, la liste est prête ! A peine les ais-je saluée que déjà une surveillante appelle ses collègues d’étages afin de faire descendre les femmes concernées par l’atelier ! Cinq minutes après le groupe est au complet, la séance est ouverte ! Wahou ! Je suis enchantée… E et C étant sorties, le groupe est à présent composé de 5 femmes. V est toujours là, pas parce qu’elle a été condamnée mais parce que son jugement n’a pas pu avoir lieu, son avocat ne s’étant pas présenté !! J’hallucine !! Je n’en reviens pas !! A ce jour, elle n’avait toujours pas eu de nouvelles de lui ! Pas d’excuses, pas d’explications, rien !! La voilà à présent dans l’inconnue et dans l’attente… Elle essaie tant bien que mal de garder le moral…

Avant de gainer les marionnettes, on prend le temps d’une discussion sur l’avancée du travail. Elles sont toutes ravies d’apprendre que nous avons eu l’accord d’ajouter des séances et que l’exploration se poursuit donc jusqu’au 2 octobre. On s’accorde sur la forme et on précise les contenus qui seront travaillés au cours des prochaines séances. Elles font le choix de deux types de travail : un pour adultes et un second à destination du jeune public. Elles sont certes femmes mais elles sont aussi toutes mamans. Elles ont donc envie de faire quelque chose pour leurs enfants, de leur raconter une histoire à distance et par le biais des marionnettes, de leur dire ce qu’elles ont envie qu’ils sachent… Le fait d’évoquer leurs enfants génère beaucoup d’émotions, évidemment… L’une d’elle craquera, cela en agacera une autre… Elles sont à fleur de peau… Je propose une pause cigarettes le temps que chacune reprenne ses esprits… On reprendra le travail sur la forme pour adultes. Elles veulent donner leur regard sur le système judiciaire en parodiant différentes séries télévisées. On y consacrera le reste de la séance, entre temps d’improvisation et temps d’écriture. De bonnes pistes de travail apparaissent et l’humour et la dérision ne sont pas en restes ! Les idées fusent et les femmes s’amusent, je préfère les voir comme ça ! On ne voit pas l’heure tourner… Une surveillante viendra nous prévenir qu’il est 11H30 ! Oups !! Elles quittent la salle en me disant qu’elles vont continuer à y réfléchir pendant la semaine et à écrire leurs idées… Elles ont le sourire aux lèvres, c’est déjà ça de gagné. Je quitte la détention. Je passe le sas sans m’attarder ! A l’entrée, le surveillant me propose un rendez-vous ! Je refuse gentiment ! Je lui demande de vérifier si nos autorisations d’accès ont été renouvelées, ce n’est pas le cas ! Il faut donc qu’on s’en occupe avant lundi prochain… La porte s’ouvre, le surveillant me regarde sortir en me disant son espoir de me revoir ! J’avance vers la voiture sans me retourner, je suis émotionnellement épuisée…

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